mardi 21 avril 2015

Sur un vieux rafiot


Indignation 4


Bastingage à terre - Colombes 2015 - © V. Gabralga 



















Sur un vieux rafiot, ils ont entassé
Des hommes noirs, des femmes et des enfants ; 
Vendu des promesses contre beaucoup d’argent.
Comme des grands vautours, ils ont encaissé
Les derniers dollars de leurs frères de sang,
Avant d’les laisser partir, impuissants,
Sur un vieux cargo juste bon à rouiller…

Un nouveau marché, business délétère,
Gagner des millions sur la grande misère,
Offrir des allers sans jamais d’retour,
Faut croire que l’urgence en valait le détour.

Sur des vieux rafiots, ils sont expulsés
Volontaires pour fuir le trop grand enfer
Du continent africain, de leurs terres.
Sur un vieux cargo, ils ont avorté 
De leurs ancêtres, leurs dieux… leur culture.

Vous, je n’sais pas, mais, pour moi c’est un signe
Quand on déracine autant d’innocents, 
Qu’on laisse couler des milliers d’émigrés ;
C’est le feu du tocsin sur toute la ligne.

La mer n’est plus une naturelle armure
Contre les vagues incessantes d’immigrants.
Vous, je sais pas, pour moi, c’est un appel
Au secours ! Tangage d’un monde poignardé.

Et si, sur les vieux rafiots, nous laissons
Embarquer des peuples à la dérive,
Et si, avec les vieux cargos, nous laissons
Sombrer tous les ponts entre deux rives,

Alors, je crois que nous avons vraiment perdu 
Le cap fragile du mot fraternité.
Alors, je crois que nous ne sommes plus
Dans le droit sillage de l’humanité.

Sur un vieux rafiot, ils ont entassé
Des blancs, des jaunes, des succédanés…
Viendra un jour où faudra nous méfier
D’être à notre tour invités à monter
Sur un vieux cargo, juste bon à rouiller.

Le philographe

vendredi 26 décembre 2014

Avant


Fiction 2 


Eclairage de nuit à Dinard 2012 - © V. Gabralg




Avant, il y avait le vent, et tes cheveux pour écouter la nuit.
Avant… mais, nous sommes aujourd’hui !

Je marche sur les pierres usées des quais abandonnés. Les grandes grues fredonnent un chant rouillé dans la nostalgie des docks ; balayés par des souvenirs outre-mer et de glacials courants d’air. J’entends le roulis monotone du vieux cargo «  Anaxagore » arrimé pour l’éternité avec la coquetterie d’un vieux philosophe, habité encore de fous de Bassan, de sternes et de cormorans.

Force 8 à 9 sur l’échelle de Beaufort, mes larmes tiennent à peine debout, et mon corps s’arc-boute face aux cordages de pluie qui s’abattent à tribord.

Avant, il y avait le soleil, et tes yeux pour chanter le bleu.
Avant… mais, nous sommes en novembre !
Je m’abrite sous un hangar désert, derrière des caisses vides venues des quatre vents de la terre. Je lis les bananes importées de Fort-de-France, le thé en provenance de Saïgon, le bois d’Ebène – Ebenum de Diospyros – déraciné des forêts de Ceylan.
Je sens vos odeurs, vos tourments, vos transports à fond de cales, vos fins parfumées dans les salons mondains de la Marquise de Deffand, rue Saint Dominique, au milieu du XVIIIe siècle.
Je compose la musique de quelques phrases d’armes entre les feintes des nuages bas et les esquives des estaminets de ports oubliés.
Il fait sombre à bâbord, et ma boussole se noie puis perd le Nord.
Avant, il y avait le temps, et ton sourire pour réveiller la vie.
Avant… mais, nous sommes en souffrance !
Je dessale en terre lointaine. Il n’y a plus d’eau pour embrasser tes mots.
Juste un dernier anneau pour marquer nos alliances.
J’ai voyagé sous toutes les latitudes pour oublier ton nom.
Je bois à Mormugão, Jeddah, Zeebruges, Marsaxlokk, Izmir, Bâton-Rouge, Paranaguá, Valparaíso, Durban, Primorsk et Saint Malo !
J’écris pour jeter l’ancre.
Mais je sens encore tes doigts sur le revers de ma peau.
Mer, tu es, mère tu resteras dans les tatouages de mes émotions.
Femme tu es, femme tu resteras entre les draps de mes escales.
Entre deux terres.
Entre deux âges.
Singulière,
Imprenable,
Salée,
Sauvage…


Le philographe